AAA – Influences croisées entre pratiques et recherches en communication des organisations

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Appel à articles
Revue internationale Communication & Professionnalisation no 10

Intention à soumettre avant le 15 mai 2019 3 juin 2019

Version complète : le 15 septembre 2019

Coordination : Laurent Morillon – Université de Toulouse 3, France
Marie-Eve Carignan – Université de Sherbrooke, Canada
Sylvie Alemanno – Cnam Paris, France

Dans le champ de la communication des organisations, dite aussi organisationnelle, les relations entre chercheurs et praticiens de la communication (ou communicateurs) sont qualifiées par certains auteurs de limitées et difficiles (Jeanneret et Ollivier, 2004 ; Brulois et Charpentier 2009). Gryspeerdt (2004) utilise même les termes de « césure », « clivage », « fossé » et « tension » pour les caractériser. Héritages institutionnels et sociétaux, espaces de légitimation différenciés, représentations et postures respectives, différences d’appréciation temporelle de la gestion des situations, sont autant de raisons qui peuvent expliquer cet écart.

Pourtant, que ce soit à l’initiative des uns ou des autres, communicateurs et chercheurs interagissent directement lors de rencontres, de collaborations, d’observations, d’interventions ou par la médiation de documents (revues et ouvrages scientifiques, presse spécialisée, manuels, etc.), d’organisations dédiées (par exemple l’Anvie, le Resiproc), de dispositifs de formation ou de recherche (laboratoires communs, conventions industrielles de formation par la recherche, recherches impliquées et actions, etc.) ou encore d’événements (colloques, conférences, ateliers, rencontres professionnelles, etc.).

Les motivations sont de différentes natures. Du côté des praticiens, sur plusieurs thèmes (Tic, conduite du changement, processus de décisions, communication stratégique, gestion des risques, etc.), la recherche peut permettre de se distancier du travail quotidien, de sortir des injonctions du temps court, de mettre en perspective les productions, ou, dans une optique de performance, de transformer théories et analyses en connaissances opérationnelles pour in fine « fabriquer » les activités. Pour les chercheurs, l’accès au terrain est nécessaire que ce soit pour recenser des pratiques, mettre à l’épreuve des théories et des concepts, en plus de les mettre en tension avec des savoirs pratiques, ou pour expérimenter. En outre, au-delà d’une valorisation de leurs travaux, les démarches qu’ils entreprennent dans les associations professionnelles ou les filières professionnalisantes sont susceptibles d’accompagner le développement et la reconnaissance des métiers pour lesquels ils contribuent d’ailleurs à la formation (programmes d’étude, gestion des stages, relations avec les responsables d’organisations privées et publiques). Enfin, des interventions dans le cadre de recherches appliquées voire actions – au-delà d’une rétribution qui participe aux besoins financiers des laboratoires et des chercheurs – peuvent donner lieu à la production d’écrits universitaires et, par la suite, contribuer à la reconnaissance de leurs auteurs, tant du côté académique que professionnel.

Dans un environnement mondialisé où l’innovation est présentée comme l’une des clefs de la réussite économique, différents dispositifs sont mis œuvre dans la plupart des pays industrialisés afin d’accentuer la valorisation économique des résultats de la recherche publique ainsi que les transferts de technologies. Le financement des laboratoires dépendant désormais en grande partie d’appels d’offres et de projets aux ressources mixtes privées/publiques, la recherche partenariale tend à se développer. Les interactions entre chercheurs et communicateurs sont donc susceptibles de s’intensifier davantage encore. Or, elles apparaissent tout à la fois comme des lieux d’émergence de connaissances nouvelles, mais également de potentiels écueils pour la science : réduction, confusion, instrumentalisation, marchandisation, tentation économiste. Plus que jamais, le questionnement des liens entre théorie et pratique s’avère indispensable (Morillon, 2016).

Pour ce numéro 10 de la revue Communication & professionnalisation, les auteurs sont invités à soumettre des réflexions théoriques, empiriques ou pratiques sur les influences croisées entre pratiques et recherches en communication des organisations. Plus particulièrement sont attendues des réflexions portant sur les quatre axes suivants :

  1. Des tensions aux accords épistémologiques : Les interactions sont avant tout la rencontre de différentes visions du monde. Si les chercheurs travaillant le champ de la communication organisationnelle semblent privilégier l’interactionnisme et le constructivisme en mettant en œuvre des approches compréhensives et distanciées voire critiques (Aldebert, Morillon, 2012), les communicateurs optent plutôt pour des modèles technico-pratiques inscrits dans une épistémologie positiviste. Cet axe invite donc à étudier les postures épistémologiques adoptées et les phénomènes associés lorsque chercheurs et praticiens interagissent. Il propose également de réfléchir à l’opportunité d’une mixité épistémologique susceptible de participer à l’élaboration d’une pensée complexe pour caractériser les formes et figures multiples de l’organisation post-moderne (Morin, 1990). Les modèles – qui disposent par essence d’un potentiel rôle de médiation entre théories et pratiques sociales (Le Moigne, 1987) – sont susceptibles d’offrir un ancrage commun aux chercheurs qui les produisent et aux praticiens qui souhaitent conceptualiser les logiques d’action (Le Moënne, 2006). Quels sont les postures épistémologiques adoptées et les phénomènes associés lorsque chercheurs et praticiens interagissent ? Quelles sont leurs évolutions potentielles ou réelles lors ou à l’issue des interactions ? Existe-t-il des pratiques, des modèles, des concepts capables de satisfaire à la fois aux enjeux de la recherche et de la pratique, question au cœur notamment de l’innovation (Alemanno, Meyer, 2018) ? Un nomadisme de modèles ou de concepts – soit leur potentielle mobilité entre disciplines, champs et mondes – est-il envisageable et si oui à quelles conditions ? L’opérationnalisation de la recherche, dans une visée transformatrice des organisations, échappe-t-elle in fine au néo-fonctionnalisme ?
  2. Quand la science est mobilisée par les communicateurs : D’une manière générale, le communicateur oriente ses actions du point de vue de l’idée qui porte sa pratique et cherche à optimiser l’efficience de ses actions. Afin de développer de nouvelles cohérences qui lui permettraient de mieux maîtriser les aléas du réel, certains convoquent des travaux et résultats de différentes sciences. Psychologie, psychosociologie, neurophysiologie, sciences de gestion ou encore sciences de l’information et de la communication sont alors sollicitées, voire utilisées, pour lui permettre de créer, dans un environnement de contraintes causales, de nouveaux conditionnements opérants. Dans cette quête instrumentale, les résultats et modèles scientifiques peuvent être « braconnés » (De Certeau, 1980), simplifiés, « bricolés » (Lévi-Strauss, 1962) et parfois détournés (Carayol, Gramaccia, 2006). Jeanneret et Patrin-Leclère (2004) relèvent par exemple l’instrumentalisation de la métaphore du contrat de communication de Ghiglione. Quels sont les usages réels des concepts et modèles scientifiques par les communicateurs ? Sont-ils enrichis ou au contraire simplifiés ? Sont-ils issus des sciences de l’information et de la communication ou principalement de champs scientifiques à vocation applicative, par exemple marketing et management en sciences de gestion (Lépine, Martin-Juchat, Fourrier, 2014 ; Brulois, Charpentier, 2013) ? Servent-ils réellement dans la pratique professionnelle ou sont-ils essentiellement mobilisés comme argumentation des productions ? Quelles sont les pratiques de braconnage, de bricolage, de détournement, d’instrumentalisation potentiellement à l’œuvre ?
  1. Les compromis lors des recherches impliquées, appliquées et actions : L’organisation, entre évolutions structurelles, épreuves pratiques et relationnelles, est un contexte contraint et contraignant. Or, la plupart des recherches impliquées, appliquées et actions induisent une inter-appartenance entre le processus scientifique et celui observé. L’activité est conduite dans une tension entre engagement et distanciation vis-à-vis des sujets, du sujet et du commanditaire/praticien (Bézille, Vicente, 1996). Dès lors, que ce soit avant ou pendant la recherche, et même au niveau des livrables, le scientifique se doit de concilier des intérêts et des exigences parfois opposés. Dans sa quête d’un équilibre entre enjeux de recherche et d’action, les compromis à trouver peuvent le confronter à de potentiels conflits d’intérêts, aux risques de censure et/ou d’instrumentalisation. Or, certains choix scientifiques et praxéologiques ne sont pas sans conséquence sur la mise en œuvre, sur les résultats, sur la capacité d’engagement du scientifique dans une action collective et sur son intégrité. Lors des recherches impliquées, appliquées ou actions, quelle est l’indépendance réelle du chercheur ? La tentation économiste restreint-elle son indépendance et/ou la légitimité académique de ses travaux  (Heller, 1998) ? Quels sont les compromis réalisés et quelles conditions négociées, implicites ou explicites, permettent de garantir une validité scientifique ? Quelles sont les influences sur ses conditions de travail (accès au terrain, vécus, résultats et production académique) ?
  1. Éthique du chercheur impliqué : Les conditions d’exercice de la recherche évoquées dans les trois premiers axes donnent finalement à réfléchir sur le statut du chercheur et sur son éthique, sur les enjeux et l’usage social de sa recherche, sur sa responsabilité morale. L’activité de recherche comme pratique sociale introduit en effet le scientifique dans une relation, parfois contractuelle, à travers laquelle il est confronté à des choix éthiques qui engagent sa responsabilité et, possiblement, la légitimité de sa communauté académique. Lors de ses recherches, a fortiori lorsque celles-ci sont appliquées, le scientifique est engagé tout à la fois par son statut de chercheur, de praticien et de citoyen (Bézille, Vicente, 1996). Dans le champ de la communication organisationnelle, s’il est rare de pouvoir l’accuser de malveillance volontaire, en revanche, l’empiètement sur la liberté d’autrui voire la « prise de pouvoir sur l’autre » peut davantage se rencontrer, notamment pour les recherches les plus appliquées. En effet, dans une posture critique idéologico-politique, il est considéré que la communication est détournée symboliquement dans les organisations et circonscrite à la persuasion (Dacheux, 2001). Instrument de manipulation, elle permettrait de fabriquer une « loyauté de masse » (Habermas, 1978) gage de compétitivité, d’efficacité économique et administrative. À partir du moment où des recherches induisent à court, moyen ou long termes un changement des pratiques, la science doit-elle servir des intérêts organisationnels ? Quelles sont la responsabilité du chercheur et la portée réelle de ses travaux ? L’activité de recherche doit-elle être guidée par des préoccupations morales et démocratiques et éviter toute contribution à une monopolisation ou une spoliation de la communication (Jeanneret et Ollivier, 2004) ? Jusqu’où l’engagement du scientifique peut-il cautionner des choix politiques qui ne relèvent pas de critères scientifiques ? Quels peuvent être les valeurs et les modes d’engagement du scientifique au cœur de l’action ? En retour, une réflexion éthique peut-elle être partagée entre chercheurs et praticiens et se traduire dans des évolutions de la praxis, dans chacune des deux sphères, mais aussi dans leurs modalités d’interactions ?

Propositions attendues et procédure de soumission

Les propositions d’articles doivent se présenter soit comme des analyses réflexives fondées sur des recherches empiriques récentes et achevées, soit comme des analyses de pratiques professionnelles en communication (témoignages de pratiques et réflexion sur les conditions de l’action, les justifications de l’action et les conséquences sur l’action). Dans l’un comme dans l’autre cas, les articles proposés doivent être informatifs, analytiques et réflexifs. Nous invitons les étudiantes et étudiants des cycles supérieurs à proposer des articles issus de leurs travaux de recherche.

Calendrier

Les auteurs sont invités, dans un premier temps, à proposer une intention à soumettre avant le 15 mai 2019 sur le site de la revue. Les propositions d’article feront entre 1200 et 1500 mots (bibliographie non comprise). Elles présenteront le titre, éventuellement l’axe dans lequel s’insère de façon préférentielle cette proposition, la problématique, la méthodologie adoptée et les principaux résultats qui seront développés. Dans le cas où un article répondant au présent appel serait complet, vous êtes invités à le soumettre dès le 15 mai 2019. Le comité éditorial procédera alors à une présélection et retournera la décision aux auteurs avant le 20 juin 2019.

Sous réserve d’acceptation, les auteurs devront par la suite soumettre une première version au plus tard le 15 septembre 2019, en suivant les normes de la revue sur son site :

https://ojs.uclouvain.be/index.php/comprof/about/submissions

Les textes seront publiés dans la revue internationale Communication & Professionnalisation aux Presses universitaires de Louvain fin d’année 2019 / début d’année 2020. Communication & professionnalisation (anciennement Les Cahiers du RESIPROC) publie des travaux entourant les différentes dynamiques de la professionnalisation des communicateurs (communicant). Ces dynamiques peuvent être abordées selon différentes perspectives (sociologiques, éthiques, déontologiques, critiques, économiques, organisationnelles), mais également au travers des différentes pratiques professionnelles (communication interne, communication marketing, relations publiques, communication numérique, communication médiatique, communication politique, management de la communication). Communication & Professionnalisation fonctionne sur le mode de la publication continue : plusieurs dossiers thématiques sont ouverts simultanément sur le site de la revue, et les articles soumis et acceptés pour publication dans ces dossiers sont publiés un à un sur le site, au moment de leur finalisation, sans attendre que l’ensemble du dossier soit prêt à être publié. La revue est également intéressée à des propositions hors thématique.

Bibliographie de l’appel à articles

Aldebert B., Morillon L. (2012), Communication des organisations : comparaison des approches scientifiques en gestion et en communication, RIHM, vol. 13, n° 2, numéro spécial, p. 59-77

Alemanno S., Mayère A. (2018), Communication organisationnelle, formes et transformations contemporaines, Paris, L’Harmattan, collection Communication et civilisation

Bézille H., Vicente M. (1996), La recherche en train de se faire : entre rigueur et compromis, in Feldman J., Filloux J.-C., Lécuyer B.-P., Selz M., Vicente M., Ethique, épistémologie et sciences de l’homme, Paris, L’Harmattan

Brulois V., Charpentier J.-M. (2009),  La dimension communicationnelle au cœur du social, Colloque Nouvelles tendances en communication organisationnelle, 77e Congrès de l’ACFAS, Université d’Ottawa, 14-15 mai, en ligne : www.arts.uottawa.ca/grico/fra/Brulois_ACFAS_2009.pdf

Brulois V., Charpentier J.-M. (2013), Refonder la communication en entreprise, de l’image au social, Limoges, FYP Éditions, collection Entreprendre

Carayol V., Gramaccia G. (2006), Modèles et modélisations, pour quels usages, Communication et organisation, n° 30, p. 7-10

Certeau (de) M. (1980), L’invention du quotidien. 1. Arts de faire, Paris, Gallimard

Dacheux E. (2001), Étudier le marketing à la lumière de la communication, L’année sociologique, 51, n° 2, p. 411-427

Gryspeerdt A. (2004), Relations publiques et recherche en communication, Hermès, n° 38, p. 148-154

Habermas J. (1978), L’Espace public, Paris, Payot

Heller T. (1998), Le chercheur face à la communication d’entreprise, in Le Moënne C. (coord.), Communications d’entreprises et d’organisations, Rennes, Presses universitaires de Rennes, p. 13-26

Jeanneret Y., Ollivier B. (2004), Faire des Sic : praxis, méthodes, pratiques, Hermès, « Les sciences de l’information et de la communication », n° 38, p. 130-132

Le Moënne C. (2006), Quelques remarques sur la portée et les limites des modèles de communication organisationnelle, Communication et organisation, n° 30, p. 48-76

Le Moigne J.-L. (1987), Qu’est-ce qu’un modèle ?, Confrontations psychiatriques, numéro spécial, en ligne : http://archive.mcxapc.org/docs/ateliers/lemoign2.pdf

Lépine V., Martin-Juchat F., Millet-Fourrier C. (2014), Acteurs de la communication des entreprises et organisations, Pratiques et perspectives, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble

Lévi-Strauss C., (1962), La Pensée sauvage, Paris, Éditions Plon

Morillon L. (2016), Quand chercheurs et praticiens interagissent. Une mise en rapport dialogique de l’épistémè et de la praxis en communication des organisations-organisationnelle, Mémoire d’habilitation à diriger des recherches en trois volumes, Université Paul Sabatier, Toulouse 3

Morin E. (1990), Introduction à la pensée complexe, Paris, Éditions ESF

Jeanneret Y., Patrin-Leclère V. (2004), La métaphore du contrat, Hermès, La Revue, n° 38, p. 133-140

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